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Voile latine sur le graffiti de Kellia
réf. : fr.1774.2018 | 3 décembre 2018 | par Francis Leveque
graffiti | 1er quart du VIIe siècle ap. J.-C.
Egypte (Basse Egypte) ( Egypte )

Réalisé dans l’habitation d’ermite ce graffito peint représente un navire qui fait date dans l’histoire du gréement. Il s’agit sans doute d’une des plus anciennes et des plus pertinentes représentations d’une voile latine.

 

A 80 km au sud-est d’Alexandrie, les fouilles réalisées depuis 1965 dans les cellules (en grec : kellia) d’anachorètes venus vivre leur foi chrétienne dans le désert ont permis la découverte de nombreux graffiti. Parmi les 1550 demeures érémitiques réparties en 5 groupements nombreux sont les représentations de navires gravés sur les murs. Elles sont datées du IVe au VIIIe siècle ap. J.-C. Au VIIe s, l’Egypte appartient encore à Byzance mais les arabes prennent Alexandrie en 641 ap. J.-C. Le site périclite alors.

Une fouille de sauvetage menée par la Mission suisse d’archéologie copte de l’université de Genève a permis à Marguerite Rassart-Debergh de réaliser un calque fidèle de ce graffiti en 1981. Les photographies prises alors offrent un résultat imparfait et inexploitable. Cette peinture se trouvait dans la demeure n°39-ouest de l’« agglomération » dite des « Qouçour el Izeila ».

Il s’agit ici d’une peinture monochrome faite de traits rouge foncé tracés a secco sur un enduit blanc. Le navire a été réalisé avec soin et avec beaucoup de détails. Le petit nombre de tessons récoltés dans cette maison ne permettent pas une datation très précise, entre 600 et 630 ap. J.-C.

J’insère cette représentation tardive dans mon étude parce qu’elle représente une voile latine et qu’elle apporte de nombreux enseignements dans le débat de l’origine de ce type de voile. On peut considérer que cette inovation apparait à la fin de la période Antique sans qu’elle ait été fréquemment représentée, ce qui complique la datation de sa création.

La coque du navire

A première vue la coque est représentée de manière très anguleuse : la jonction de la quille avec l’étrave et l’étambot est à angle droit. La ligne qui représente le bas du bateau (quille ou ligne de flottaison ?) est rectiligne et horizontale. L’étrave et l’étambot sont verticaux.
L. Basch estimait qu’il s’agit ici de la représentation de la quille outrageusement aplatie au centre. Pour cela il se basait sur les comparaisons avec d’autres documents. La prudence de sa conclusion m’invite à rester sur l’idée qu’on ne voit que la partie émergée du bateau et donc la ligne horizontale serait la ligne de flottaison.
Les extrémités verticales et symétriques sont rares parmi les représentations, et particulièrement inattendues en Egypte quand on se rappelle la courbure des barque traditionnelles. La comparaison avec des documents du IIe millénaire issus du golfe persique ou de la Crête minoenne serait excessive. Toutefois L. Basch retrouve ce type d’étrave et d’étambot verticaux sur des graffiti copte ou chrétiens, notamment parmi ceux du temple de Khonsou, à Karnak, qu’il a publiés en 1978. La gravure du Wâdi Menîh, publiée par H.A. Winckler, attribuée à l’époque gréco-romaine (sans certitude de l’aveu même de L. Basch), en serait un autre exemple.

Le gréement

Le mat est placé au centre du bateau. Il est surmonté d’un objet en forme de bonnet phrygien qui n’est autre qu’un calcet dans lequel passent certains cordages. Le même dispositif est présent sur un graffiti de Corinthe.

La base du mat est fixée par 2 ligatures à 2 étais verticaux, les chelamides. Ces ligatures sont étranglées pour renforcer la tension et le maintien. Ce mode de fixation est commun sur les navires arabes qui n’ont en revanche qu’un seul de ces étais, mais il l’était aussi sur les galères athéniennes, les parastatai, qui jouaient un rôle pour rabattre le mat.

Le triangle décoré de traits sinueux au dessus du calcet est peut-être une oriflamme comme on en voit sur le même graffiti de Corinthe.
A gauche du calcet (vers l’avant) deux cordes descendent jusqu’à la vergue. A droite deux cordes descendent jusqu’au pont. L. Basch précise, en employant le vocabulaire précis du gréement latin, qu’il s’agit d’une drisse double (ou amans) fixée au moufle supérieur formant palan avec le moufle inférieur.
Un autre trait quasi-parallèle aux ’amans, à droite de ceux-ci, descende de la moitié supérieure de la vergue (l’antenne) jusqu’aux taquets proches de la poupe. Cette corde s’appelle l’oste, elle est essentielle pour la manœuvre de l’antenne et elle n’existe que dans le gréement latin.
Deux autres traits relient la base du calcet et le sommet du premier taquet à partir de la proue. L. Basch y voit les haubans à bastaque.
Quant à la voile, nous la voyons représentée selon un quadrillage révélateur de la voile latine. En effet celle-ci est renforcée comme la voile carrée à ceci-près que les renforts verticaux ne sont plus parallèles à la vergue. C’est bien là le signe que les renforts sont adaptées ici à un autre type de voile : la voile latine. Les renforts horizontaux ne sont pas très utiles et seront abandonnés par la suite.
Cependant il est impossible de déterminer ici un petit détail : la voile forme-t-elle un triangle parfait ou est-elle « coupée » à l’angle inférieur de façon à former une courte chute verticale comme on le voit beaucoup sur les voile arabes du XIXe s. à nos jours et comme on le voit sur ? Cette dernière variante rappelle la voile du navire de Kelenderis.

La petite voile au dessus de la poupe, sous le mât de beaupré, est peut-être une petite voile carrée (une civadière) mal exécutée par l’auteur car la forme du triangle surprend à cet endroit. Il peut s’agir également de la seule représentation de la vergue et de ses balancines.

Les supertructures

Le pavois court le long du pont, depuis l’étrave jusqu’à l’étambot, sous une lisse qui s’étend sur toute cette longueur. Le pavois se compose de panneaux rectangulaires séparés les uns des autres par 2 traits verticaux, des jambettes. Ces panneaux contiennent tous un cercle que L. Basch identifie comme des sabords de nage au nombre de 13. Comme aucune rame n’est représentée et que cette fonction n’est donc pas assurée, on peut également penser à une décoration ou à une autre fonction.

L’espace compris entre les deux blocs blancs verticaux situés de part et d’autre de la base du mat et surmontés d’une barre blanche apporte matière à réflexion. Pour L. Basch ce n’est pas la représentation d’une cabine. En comparant avec le graffito de Corinthe, il penche plutôt pour une plate-forme entourant le mât. Positionnée assez haut au-dessus du pont, elle pourrait servir de poste de combat à des soldats embarqués, caractéristique des xylokastron byzantins. Notons que les jambages verticaux se positionnent devant le pavois et qu’ils masquent l’un des cercles.

 
           

Bibliographie :

  • Hans A. Winkler, Rock-drawings of southern upper Egypt : Sir Robert Mond desert expedition, Oxford University Press, Londres , 1938-1939, 2 vol. : 44 p.-XLI p. de pl.
  • L. Basch, Le navire mns et autres notes de voyage en Egypte, in The Mariner's Mirror, vol. 64, 2 , 1978, 99-123
  • R. Kasser, Survey archéologique des Kellia (basse Egypte), rapport de la campagne de 1981, Louvain , 1983, vol. 2, p.175-177, pl. 178 et 187
  • L. Basch, La felouque des Kellia. Un navire de mer à voile latine en Egypte au VIIe siècle de notre ère, in Neptunia, vol. 183 , 1991, p. 2-10
  • H. Frost, Masts and Sails, Notes on Chapter 3, in G. F. Hourani and J. Carswell (eds), Arab Seafaring in the Indian Ocean in Ancient and Early Medieval Times, Princeton , 1995, p.154
  • S. A. Kingsley, Barbarian Seas—Late Rome to Islam, Londres , 2004
  • P. Pomey, The Kelenderis Ship : A Lateen Sail, in International Journal of Nautical Archaeology, vol. 35.2 , 2006, pp 326-335
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