Syrie - Mésopotamie   :|:   Analyse

Sidon au Ier millénaire av. J.-C.

25 septembre 2010 | par Francis Leveque | *fr | monnaies | Ier millénaire av. J.-C. | Sidon, Phénicie ( Liban )
 

Historique

Sidon était l’une des cités les plus anciennes de la Phénicie. A tel point que, pour les grecs, sidoniens et phéniciens étaient quasiment équivalents. C’était avec Tyr l’un des principaux ports de la cote phénicienne, essentiellement un port militaire d’où la présence d’une galère sur de nombreuses monnaies.

La cité était réputée pour l’exploitation commerciale de la pourpre (murex).

Sidon sous la domination Perse

Sidon tombe sous la coupe du Grand roi Perse, ou Roi des rois, en 539 av. J.-C., lorsque Cyrus II s’empare de l’empire babylonien. Le roi perse figure alors sur les monnaies, représenté en archer ou dans un char. Ces monnaies sont difficiles à dater et à replacer dans leur contexte chronologique.

- vers 575 - 550 : Eshmunazar Ier
- vers 550 - 540 : Tabnit
- vers 539 - 525 : Eshmounazar II
- 525-515 : Bodashtart petit-fils d’ Eshmunazor Ier
- 515 - vers 486 : Yatonmilk
- vers 486 : Anysos
- vers 480 : Tetramnestos

Le texte du sarcophage du roi Eshmounazar II, conservé au musée du Louvre, roi de Sidon à la fin du VIe s., est d’une longueur exceptionnelle. On apprend que le roi est monté sans doute jeune sur le trône car il parle de sa mère Amoashtart, veuve de Tabnit, son père, et petit-fils d’Eshmunazar Ier. On devine qu’il a mis sa flotte à disposition du roi perse et qu’il en a été récompensé par l’attribution des territoires de Dor et Japha ainsi que les riches terres à blé de la plaine de Sharon.

Eshmunazar II est devenu roi vers 539 av. J.-C. Il était alors très jeune. C’est à peu près au même moment que Cyrus II s’empare de l’empire babylonien et donc de la Phénicie. On comprend qu’Amoashtart n’ait pas fait de difficultés avec les nouveaux souverains pour assurer le trône à son fils. Lorsque Cambyse II se lance à la conquête de l’Égypte en 525, Eshmunazar II qui n’a qu’environ 15 ans est récompensé de "ses exploits" par un don de terres. On pense qu’il a mis sa flotte à la disposition du Grand Roi. Il meurt peu après et c’est Bodashtart, lui aussi petit-fils d’Eshmunazar Ier, qui lui succède.

Pendant la régence, la légitimité est assurée par Amoashtart, la mère d’Eshmunazar, prêtresse et fille de roi, reine elle-même. Elle semble s’appuyer sur le clergé sidonien en finançant de nombreuses constructions pieuses. L’énumération sur le sarcophage d’Eshmunazar II (le temple d’Ashtart, le temple d’Eshmun, le temple de Baal) révèle le panthéon vénéré à Sidon et le paysage monumental de la cité et ses environs, de la Sidon côtière à la "source dans la montagne".

Les rois suivants ne sont pas connus jusqu’à Tetramnestos, fils de Anysos, qui commandait la flotte sidonienne à Salamine en 480 av. J.-C. Mais on ne connait pas leur nom phénicien ni leur articulation avec Yatonmilk, fils de Bodashtart. On ne sait pas non plus le rôle exact de Sidon lors de reconquête de Chypre par Darius en 497 et notamment lors de la défaite navale. Idem en 495, lors de la victoire navale perse à Ladè. En 481, la flotte de Sidon aurait déjà participé à la reprise en main de l’Egypte.

Les rois de Sidon et leur monnayage

On sait peu de choses des rois suivants. Seule une statue brisée et jetée dans une fosse à proximité du temple d’Eshmun sur le site de Bostan ech-Cheikh nous renseigne sur la dynastie de Baalshillem qui prend le pouvoir en 425 dans des circonstances inconnues. Sur ses monnaies sont représentés une galère devant une muraille. Son nom est abrégé par les lettres B ou BM et le titre de "commandant" est écrit sous la galère, et qui est le titre du roi qui commande sa flotte.

Les rois suivants prennent l’habitude d’indiquer leur nom abrégé par 2 lettres sur leurs monnaies. Ainsi la liste est confirmée :
- 425 - vers 415 : Ba’lshallim/Baalshillem I
- vers 415 - 409/406 : Abdamon
- 409/406-402 : Baana
- 401-366 : Ba’lshallim/Baalshillem II
- 365-352 : Abdashtart I
- 351-347 : Tennès
- 346-343 : Evagoras II
- 342-333 : Abdashtart II
- après 333 : Abdalonym ou Abdalonymos

Abdamon remplace le motif du revers sur ses shekels et ses divisions. Il adopte la scène avec un personnage affrontant un lion.

La culture grecque est alors très influente à Sidon. Baalshillem II adopte sur ses monnaies le profil d’une galère seule avec 3 rangs de rames, surmontée de l’initiale de son nom. Au revers, le char de la procession transporte le dieu protecteur de Sidon ou le roi perse. En 394 av. J.-C. il joue un rôle essentiel dans la victoire navale perse à Cnide contre Sparte et ses alliés. Il y disposait de 80 galères et c’est à Sidon que les galère de Tyr, Arwad et Byblos s’étaient rassemblées. Dans sa flotte Baalshillem II aurait disposé de quinquérèmes, initialement inventées par Denys d’Halicarnasse.

On ne s’explique pas bien les défaites des flottes phéniciennes lors des deux campagnes d’Artaxerxès II en Egypte en 485 et 473 av. J.-C. face au pharaon Nektanebô Ier. En 372 il réforme son monnayage. Il adopte la datation annuelle par année de règne comme faisaient les tyriens. Petit à petit, à poids égal, le titre en argent tombe à 72%, ce qui démontre des difficultés économiques. On se sait pas très bien son implication non plus lors de la révolte des satrapes entre 369 et 364, mais il semble loyal au roi perse.

Son fils Abdashtart Ier a environ 40 ans lorsqu’il devient roi à son tour. Il porte l’épithète de Philhellène donné par Straton. Mais l’influence grecque se fait sentir depuis un siècle environ à Sidon. Il facilite une ambassade athénienne auprès d’Artaxerxès II et reçoit en retour la reconnaissance officielle d’Athènes et des avantages fiscaux pour ses commerçants. Chacune des deux cités protège les commerçants de l’autre et l’importation de vases athéniens s’accroit. Il entreprend aussi la construction ou la rénovation de temples où s’exprime la double culture phénicienne et grecque. Mais les banquets traditionnels, raffinés, agrémentés de musiciens, de chanteuse et de danseuses tant phéniciennes que grecques, choquent les grecs qui le citent comme exemple du luxe et de la débauche.

En 356 il inaugure un monnayage de bronze à son effigie, inspiré par la culture grecque mais qui est une première en Phénicie. Artaxerxès III vient s’imposer en octobre 355 selon une tablette babylonienne qui mentionne l’envoi de prisionniers sidoniens à Babylone et Suse, et l’entrée au palais royal perse de sidoniennes. Il meurt 3 ans plus tard avec une image négative propagée par nos sources classiques.

Vers cette période, Artaxerxès III déplace le satrape de Cilicie Mazday (Mazaios en grec) vers la traseuphratène. Il s’intalle à Sidon pour surveiller la ville. Mazday y est autorisé à frapper un monnayage à son nom, sur le modèle des monnaies sidoniennes. Son nom y est écrit en entier, la date (correspondant à ses années de présence) est formulée en araméen et l’écriture est aussi araméenne. Ce monnayage parallèle à celui de Sidon durera 21 ans, jusqu’à l’entrée d’Alexandre.

Tennès succède à Abdashtart Ier en 351, peut-être est-il son fils. On ignore son nom phénicien. Il conserve le même système monétaire. Cette même année les perses subissent un nouvel échec en Egypte. La réduction du nombre de coins, et la réduction des modules aux seuls doubles shekels et 1/16e de shekels, montrent les difficultés économiques que causent les nouveaux préparatifs miliaires, selon Diodore.

Les citoyens de Sidon se révoltent contre le Grand Roi et contre les mauvais comportements des perses, entrainant avec eux leur roi Tennès et toute les cités phéniciennes. Artaxerxès III intervient à nouveau et reprend la ville en 347, exécutant le roi, les membres du Conseil des Cents et les 500 premiers citoyens (peut-être les membres d’une assemblée du peuple). Mais les sidoniens ont brulé leur flotte. Le roi perse constitue une énorme butin d’or et l’argent, il modifie le fonctionnement politique et il retire des territoires à Sidon, dont Sarafand qu’il donne à Tyr. Les autres cités phéniciennes et chypriotes se soumettent alors.

Artaxerxès III a désigné Evagoras II, un grec, ancien roi de Salamine de Chypre, comme roi de Sidon en 346. Il continue le même monnayage que Tennès, où il se fait représenter en costume grec derrière le char processionnel, avec son nom et la date par semestre, à la façon grecque. En 343, Artaxerxès III bat Nectanébo II et reconquiert l’Égypte, qui devient retourne dans la domination perse. Evagoras II est au même chassé de Sidon vers Chypre où il est exécuté. Il est remplacé par Abashtart II (appelé Straton par les grecs), sidonien favorable aux perses et soutenu par Mazday, toujours présent à Sidon. Il continue le même monnayage mais avec son nom abrégé.

Lorsqu’arrive Alexandre en 333 av. J.-C. les sidoniens l’accueillent avec enthousiasme, d’autant que la répression de 343 est encore vive dans les mémoires. Mais leur roi conserve la plus grande partie de sa flotte et ne se soumettra qu’après la désertion de toutes les autres flottes phéniciennes, chypriotes et ciliciennes. Pendant le siège de Tyr, Sidon sert de base à la flotte d’Alexandre mais la flotte sidonienne du roi Abashtart II est dans le camps des adversaires.

La fin du monnayage autonome de Sidon

Le monnayage de Sidon semble avoir débuté dans la seconde moitié du Ve siècle avant J.-C. Il dure jusqu’à la conquête macédonienne en 332 avant J.-C. Un nouveau monnayage de Sidon commence en 112-111 avant J.-C. Pompée lui a maintenu le statut de cité libre, confirmé ensuite par Marc Antoine. Le monnayage autonome cesse en 30/29 avant J.-C.



Bibliographie :


E. Babelon , Les monnaies et la chronologie des rois de Sidon, in Bulletin de correspondance hellénique, vol. 15 , 1891
R. Dussaud, Topographie historique de la Syrie antique et médiévale, P. Geuthner, Paris , 1927
J. Elayi, Sidon, cité autonome de l’Empire perse, Éditions Idéaphane, Paris , 1989
J. Elayi et A.G. Elayi, Le monnayage de la cité phénicienne de Sidon à l’époque perse, Éditions Gabalda, Paris , 2004
J. Elayi, Abdashtart 1er/Straton, un roi phénicien entre Orient et Occident, Éditions Gabalda, Paris , 2005
G. Abou Diwan, L’ère d’autonomie et le calendrier de Sidon. Une révision à la lumière d’une nouvelle inscription d’époque byzantine , in Zeitschrift für Papyrologie und Epigraphik, vol. 170 , 2009
G. Abou Diwan, Sidon de l’inauguration du monnayage municipal à la colonie sévérienne : approche historique et monétaire (169/8 av. J.-C. - 235 ap. J.-C.) , 2010
J. Elayi, Histoire de la Phénicie, Perrin, Paris , 2013
J. Elayi, A.G. Elayi, Phoenician coinages, Gabalda, Pendé , 2014
 
 
© 2008-2014 Francis LEVEQUE - |