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Les bateaux à Ayn Sukhna

10 août 2014 | par Francis Leveque | *fr | bois | 2e moitié du IIIe millénaire av. J.-C. | Egypte (Haute Egypte) ( Egypte )
 

Le site d’Ayn Sukhna sur les rives égyptiennes du golfe de Suez (70 km au sud de Suez) a livré aux archéologues 2 navires ayant servi au Moyen Empire. Les fouilles en cours sont menées depuis 2001 par une équipe franco-égyptienne sous la direction du prof. Mahmoud Abd el-Zaziq (université de Suez), du Dr. Georges Castel (IFAO) et du prof. Pierre Tallet (université de Paris IV-Sorbonne).

Le site

Le site comporte de nombreuses inscriptions évoquant des expéditions maritimes sous le Moyen Empire par les pharaons Mantouhotep (XIe dynastie, début du XXe s. av. J.-C.), Amenemhat II, Sesostris I, Amenemhat III (XIIe dynastie, premier quart du IIe millénaire). Les fouilles ont également révélé des sceaux de pharaons des IVe et Ve dynasties, ce qui fait remonter l’utilisation du site au Haut Empire (milieu du IIIe millénaire).

Le site se compose de galeries creusées dans la roche pour servir d’entrepôts, de bâtiments, d’ateliers de transformation du minerai de cuivre. Les galeries se trouvent à environ 500 m du rivage. Parmi les 6 galeries, l’accès de 3 d’entre elles se fait par un bâtiment construit sous le Haut Empire.

Deux autres (galeries G2 et G9) sont d’accès libre et conservaient encore les bois de bateaux démontés. Elles mesurent environ 20 m de longueur, 3 m de large et 2 m de haut. Cependant les bois entreposés ont été calcinés et réduits à l’état de charbon de bois (le plafond s’est effondré lors de l’incendie, le feu a été étouffé et il s’est poursuivi en combustion lente). Les pièces les mieux conservées de la galerie G2 ont pu être consolidées et enlevées pour une étude en laboratoire. Mais les pièces de la galerie G9 ont été étudiées in situ.

Les bois

Les planches ont été soigneusement rangées, superposées sur une hauteur inconnue mais qui dépassaient les 70 cm de la galerie G9 et isolées du sol par des cales. Le tout était lié par des cordages. On a identifié des pièces très longues formant le bordé et une plus épaisse qui servait de quille. D’autres pièces à la morphologie particulière formaient les extrémités. En revanche on constate l’absence de pièces de charpente, de superstructure et de gréement. Plusieurs hypothèses : soit elles n’existaient pas, soit elles étaient sur le dessus et ont entièrement brulé, soit elles sont rangées ailleurs dans une galerie encore à trouver.

Les planches sont très épaisses : 9 à 13 cm. Les largeurs conservées sont le plus souvent comprises entre 30 et 50 cm, mais certaines mesurent jusqu’à 70 cm. L’analyse montre que les planches sont majoritairement en bois de cèdre et parfois en chêne. Les tenons sont en acacia. Les pièces de structures sont en bois importés de Méditerranée tandis que les pièces d’assemblage sont d’essences commune en Egypte.

Les planches conservent leurs assemblages alliant 2 techniques complémentaires et non exclusives :
- un système de tenons ressemblant à des languettes de bois prenant place dans des mortaises. Les tenons mesurent 7 cm de largeur, 2 cm d’épaisseur et la profondeur des mortaises peut atteindre 15 cm.
- un système de ligature de cordelettes (diam. 0.5 cm) passant en boucle dans des mortaises en L taillées le long des bords des planches à assembler. On compte une douzaine de cordelettes par ligature.

Parfois des chevilles (diam. 2 à 3 cm) viennent compléter les assemblages ci-dessus.

Les ancres

La galerie 9 contenait deux grosses ancres de calcaire, pesant respectivement 80 et 100 kg.

Restitution

Les dimensions des pièces et leur morphologie correspond à celles des bateaux du moyen Empire retrouvés dans le complexe funéraire de Sésostris III à Dahchour. Si on prend ces derniers pour modèle, on est alors conduit à restituer, selon le volume des bois et leur répartition dans les galeries, des bateaux d’environ 13,50 à 15 m de long.

La région de destination des navires est sans doute à situer dans le Sinaï, vers Serabit El-Khadim où des inscriptions le confirment, notamment au lieu-dit Rod el-Air. Des gravures rupestres d’embarcations dont on peut penser qu’elles sont en rapport direct avec les vestiges d’Ayn Sukhna montrent 2 types de navires, tous les deux avec une coque en forme de croissant et une cabine mais qui se distinguent par leur appareil de gouverne (latéral ou axial) et la disposition de la cabine.

Datation

L’étude du matériel céramique et les datations du bois par radiocarbonne (14C) indiquent que les navires ont été déposés à la fin du Moyen Empire (fin du XIXe s. av. J.-C.), voire au début de la Deuxième Période Intermédiaire (début du XVIIIe s.). Mais les bois étaient en usage pendant le Moyen Empire et certaines pièces remontent jusqu’à la fin de l’Ancien Empire (2500-2300 av. J.-C.). Ils devaient donc faire l’objet d’une attention particulière dont témoignent le rangement dans les galeries souterraines.

Usage, entretien et destruction

La destination de ces navires était sans doute le Sinaï à une distance d’environ 100 km, pour profiter de ses ressources métallifères (cuivre) et de pierres précieuses (turquoises). Ils ont dû servir régulièrement mais pas en permanence c’est pourquoi ils étaient rangés entre deux expéditions.

Le long usage de certaines pièces stockées sur ce rivage montre qu’on ne fabriquait pas un navire neuf à chaque expédition. Les pièces étaient soigneusement entretenues. Il ne faut donc pas imaginer un atelier royal installé dans la vallée du Nil produisant en permanence des pièces nouvelles pour des bateaux neufs. Par contre, pendant plusieurs siècle on a pu remplacer des pièces à l’identique ; le savoir-faire n’a donc jamais été perdu. Rien ne dit que l’atelier ait été situé si loin du lieu d’usage. Aucun vestige ne prouve non plus la présence d’un atelier sur place.

Pourquoi un incendie s’est déclaré dans 2 galeries adjacentes mais bien séparées ? Il ne peut s’agir que d’un acte volontaire de destruction destiné à nuire, par l’interruption des expéditions, à celui à qui cela profitait. Pourquoi ensuite le site n’a-t-il plus été utilisé ? A-t-on cessé complètement d’emprunter cette voie maritime ou a-t-on mis en place un autre mode de déplacement, et dans quels lieux ?



Bibliographie :


M. Abd el-Raziq , New inscriptions at El-Ein el-Sukhna, in Memnonia, vol. 10 , 1999
M. Abd el-Raziq, G. Castel, P. Tallet, V. Ghica, Les inscriptions d’Ayn Soukhna, in MIFAO , vol. 122 , 2002
M. Abd el-Raziq, G. Castel, P. Tallet, L’exploration archéologique du site d’Ayn Soukhna (2001-2004), in Actes Du Neuvième Congrès International Des Égyptologues, Grenoble, 6-12 septembre 2004, Leuven, Paris , 2007
P. Tallet, E. Mahfouz, The Red Sea in pharaonic times : Recent discoveries along the Red Sea Coast. Proceedings of the Colloquium held in Cairo/Ayn Soukhna 11th–12th January 2009, IFAO, Le Caire , 2009
P. Tallet, Prendre la mer à Ayn Soukhna au temps du roi Isesi, in BSFE, vol. 177/178 , 2010
P. Tallet , Les Égyptiens et le littoral de la mer Rouge à l’époque pharaonique, in CRAIBL , vol. 2 , 2010
P. Pomey, Les bateaux d’Ayn Soukhna. Les plus vieux vestiges de navires de mer actuellement connus., in Egypte Afrique & Orient, vol. 64, Les bateaux et la navigation en Egypte ancienne II, Centre vauclusien d'égyptologie , 2012
Pierre Tallet, Ayn Sukhna and Wadi el-Jarf : Two newly discovered pharaonic harbours on the Suez Gulf , in British Museum studies in Ancient Egypt and Sudan, vol. 18, British Museum, Londres , 2012
 
 
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