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L’usage de la voile latine en Méditerranée antique
réf. : fr.1779.2018 | 6 décembre 2018 | par Francis Leveque
1ère moitié du Ier millénaire ap. J.-C.

L’usage de la voile latine a longtemps été attribué à la seule période médiévale. On considérait que l’Antiquité ne connaissait pas cette forme de voile et que les marins ne pouvaient voguer de près. Les analyses récentes tendent à infirmer ce qui paraissait comme un acquis évident. Les documents issus de fouilles récentes et la relecture de documents plus anciennement connus révolutionnent notre connaissance de l’usage de la voile latine en Méditerranée au début du Ier millénaire de notre ère.

Une telle étude menée par des spécialistes souvent universitaires s’est généralement concentrée sur la date d’introduction de la voile latine en Méditerranée. Ceux-ci ont parfois tenté d’identifier une origine, culturelle ou géographique, pour déterminer son émergence ensuite dans le monde méditerranéen. Les preuves iconographiques relatives aux navires dotés de voiles latines en Méditerranée orientale pendant l’Antiquité tardive permettent d’établir les caractéristiques de ces navires.

Julian Whitewright caractérise la voile latine en Méditerranée pendant la période antique tardive (sur la base des représentations iconographiques publiées) en décrivant un ensemble identifiable et répété de composants de gréement qui peut être associé à la voile latine méditerranéenne, et il essaye de trouver la continuité entre les voiles latines de l’Antiquité tardive et celles de la période médiévale.

Vocabulaire

Deux formes se retrouvent dans l’iconographie de l’ancienne Méditerranée. L’une est une voile entièrement triangulaire, l’autre un quadrilatère avec une pointe tronquée. Dans son explication, J. Whitewright définit la voile entièrement triangulaire comme « latine », tandis que la voile quadrilatérale est appelée « settee » (comme Moore, 1925 : 88 ; Pomey, 2006 : 329). Le terme « voile latine orientale » a été utilisé pour désigner cette voile en quadrilatère sur la base de la terminologie exposée par Beaudouin (1990).

L’origine de la voile latine a souvent été attribuée par les spécialistes à l’océan Indien et son introduction dans la Méditerranée traditionnellement attribuée à l’expansion arabe du début du VIIe siècle ap. J.-C. Il se trouve que cette origine dans l’océan Indien est fondée sur la prédominance de celle-ci à une époque récente, peut-être après le XVIe siècle, c’est à dire après l’arrivée des caravelles portugaises équipées de voiles latines.
De telles théories ont été remplacées par des descriptions sans équivoque de voiliers méditerranéens équipés de voiles latines, antérieurs à l’invasion arabe.

Un usage plus ancien qu’il n’y paraît

Il n’existe aucune preuve archéologique solide de voile latine jusqu’à la fin du premier millénaire de notre ère. Bien que certaines références littéraires soient ambiguës, mais plausibles, comme Procopius (Vand. 1.13.3), le matériel iconographique reste la principale source de compréhension de ce changement important dans la manière dont les marins du monde antique fabriquaient et utilisaient leurs navires à voile à partir de l’Antiquité tardive.

J. Whitewright (2018) explique que la plus ancienne représentation datée de la voile latine remonte actuellement au IIe siècle de notre ère. Il s’agit de la stèle funéraire d’Alexandre de Milet au Pirée, le port d’Athènes. Bien que de nouvelles découvertes auraient pu faire reculer la date du tout premier exemple, rien de tel ne s’est produit, du moins dans un contexte bien daté, au cours des 60 dernières années.

Ce navire sur la mosaïque du port de Kelenderis, dans le sud de la Turquie, a récemment fait l’objet d’un débat approfondi : le débat a porté sur le statut du navire comme porteur d’une voile méditerranéenne carrée (Friedman 2007 ; Friedman and Zoroglu, 2006) ou latine (Pomey, 2006 ; cf. Pomey, in press ; Roberts, 2006). La mosaïque est datée de la fin du Ve ou du début du VIe siècle de notre ère (Friedman et Zoroglu, 2006 : 108-09) et le navire est montré entrant dans le port de la ville. Il est représenté avec une voile quadrilatérale où une pointe est tronquée et il dispose d’un calcet en forme de crosse où passent les drisses.

Le gréement latin semble devenir plus répandu à la fin de l’Antiquité avant de finalement supplanter la voile carrée en tant que gréement de choix en Méditerranée à l’époque médiévale (Whitewright, 2009). Les images iconographiques typiques montrent souvent une forme de voile triangulaire qui, avec une vergue fortement inclinée, donne à penser que le navire est doté d’une voile latine. Dans cet exemple provenant de Kellia, daté du VIIe s. ap. J.-C., le mât est soutenu par un étai et l’artiste a représenté une double drisse qui part de la vergue en passant par une impressionnante calcet en forme de crochet (ou de « bonnet phrygien », L. Basch) avant de retourner vers un grand bloc au-dessus du pont. Cette forme de la tête de mât en forme de crochet est répétée à la proue du navire, ce qui pourrait indiquer la présence d’un mât de misaine.

Le gréement des navires Kelenderis et Kellia présentent des similitudes évidentes. Pour J. Whitewright, Pomey (2006) a tout à fait raison lorsqu’il conclut que le navire Kelenderis représente un navire muni d’une forme de voile latine. En utilisant la nomenclature décrite ci-dessus, elle peut être classée comme une voile latine « tronquée ».

Les caractéristiques des navires à voile latine ou latine tronquée

La voile latine « tronquée » (« settee » en anglais, ou « voile latine orientale ») était donc utilisée en Méditerranée à partir de la fin du Ve ou au début du VIe s. ap. J.-C., et la voile latine au moins à partir de la fin du VIe ou du début du VIe s., et peut-être depuis le IIe siècle ap. J.-C.

Les représentations de navires à voile latine brièvement décrits ci-dessus partagent certaines caractéristiques qui peuvent être identifiées dans le corpus iconographique (cf. Pomey, 2006 : 327-328). Cela inclue : un système de drisses multiples allant du calcet au sommet du mat, à un grand bloc de taquets à l’arrière du navire ; une tête de mât en forme de crochet, de bonnet phrygien ou de crosse facilitant le passage des drisses vers la vergue ; une longue vergue qui a à peu près la même longueur (ou un peu plus longue) que le navire lui-même ; et la présence de supports verticaux et de cordes autour de la base du mât.

Cependant, la présence de cargues ou d’anneaux de cargue indiquerait qu’un navire serait équipé d’une voile carrée méditerranéenne.

En suivant cette description des caractéristiques du gréement des voiles latine, J. Whitwright s’interroge avec raison la nature du navire représenté par un graffito de Corinthe et daté du Ve ou VIe s. ap. J.-C. (Basch, 1991). Ce navire porte une tête de mât en forme de crochet, un système de drisses complexe allant du sommet du mât à la poupe du navire, une structure soutenant le mât et une rangée de taquets verticaux à l’avant, et un élément interprété comme une vergue abaissée court le long du navire. Finalement la représentation du navire contient tous les éléments nécessaires à la représentation d’un navire à gréement pour voile latine, même si la voile n’est pas représentée.

J. Whitwright va même plus loin : puisque le mat de l’avant dispose du même équipement que le mat central, comme l’avait noté L. Basch, celui-ci peut représenter un mat de misaine, auquel cas le navire de Corinthe représenterait le plus ancien exemple actuellement identifié d’un navire à deux mâts équipés de voile latine en Méditerranée.


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