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L’épave de Mahdia

9 septembre 2013 | par Francis Leveque | *fr | épave | 1er quart du Ier siècle av. J.-C. | Afrique ( Tunisie )
 

Découvert à environ cinq kilomètres au large de la ville tunisienne de Mahdia, l’épave se situe à mi-distance des sites antiques de Thapsus et Sullecthum. Il s’agit d’un navire marchand grec du Ier siècle av. J.-C. échoué à la suite d’une tempête.

Les fouilles d’A. Merlin permettent de remonter un important mobilier et quelques colonnes de 1907 à 1913. Mais les opérations s’arrêtent et ne reprennent qu’en 1948 par une équipe rassemblant Antoine Poidebard, le capitaine Philippe Tailliez et le commandant Jacques-Yves Cousteau au sein du Groupe de recherche sous-marine, et avec l’aide de Gilbert Charles-Picard de la direction des antiquités.

L’expédition est considérée comme la « première opération sous-marine de grande envergure comportant exploration et travail par grande profondeur, en scaphandre autonome » selon Tailliez. Cousteau et Marcel Ichac rapportent de cette expédition le film Carnet de plongée, présenté lors de l’édition 1951 du Festival de Cannes.

D’autres fouilles ont lieu jusqu’au programme de 1993 mené par une équipe tunisienne de l’Institut national du patrimoine et une équipe allemande du Rheinisches Landesmuseum Bonn et de la Deutsche Gesellschaft zur Förderung der Unterwasserarchäologie e.V. (DEGUWA). L’objectifs est effectuer divers relevés, de tourner un film et d’étudier le biotope. Le résultat des fouilles est présenté dans l’exposition “Trésors de la Méditerranée” inaugurée en 2000 au musée national du Bardo.

Le navire

L’épave est située à une profondeur de 39 à 42 mètres sous la mer. Elle a été découverte par des pêcheurs d’éponges grecs engagés par un armateur de Sfax en 1907. La découverte est suivie de pillages. La tentative de vente du butin alerte la direction des antiquités, dont Alfred Merlin qui fouillera le site jusqu’en 1913. Contrairement à ses contemporain A. Merlin s’intéresse aussi au navire.

Le navire grec aurait sombré entre 100 et 70 av. J.-C. selon plusieurs études. Certains y voient un navire transportant le produit du pillage de la Grèce par Sylla après sa victoire contre Mithridate en 85 av. J.-C., d’autre le témoin du goût des romains pour la culture grecque qu’ils achètent pour décorer leurs villas. La datation de l’épave a été complexe et n’a pu aboutir que du fait de l’analyse des céramiques.

Les recherches ont pu établir que le navire était grec et construit en bois d’orme (quille et bordé) à franc-bord, dont l’assemblage est réalisé par système de tenons, languettes et chevilles. Il mesure environ 40,6 mètres de long sur 13,8 mètres de large. Il s’agit bien d’un navire marchand et non d’une galère comme l’avait suggéré J.Y. Cousteau.

Le pont du navire, qui mesurait environ vingt centimètres d’épaisseur, était recouvert de plomb ; la coque était également doublée en plomb. Un grand nombre de clous en bronze a également été retrouvé. Le navire disposait d’équipements de sécurité et d’une pompe. Merlin a aussi constaté que le bateau était divisé en plusieurs compartiments et possédait des cloisons.

Il disposait de cinq grandes ancres (deux d’entre elles pèsent 600 à 700 kilos pour un total de ). Les fouilles de Guy de Frondeville ont permis de recueillir une partie de la quille du navire d’une longueur de 26 m (mal conservée, elle s’est désagrégée).

Le navire sombre suite à un incendie, une avarie ou une tempête. Il serait parti de Grèce, sans doute du Pirée. Le(s) destinataire(s) réel(s) est(sont) inconnu(s) : en Afrique ? en Italie ? en Sicile ?

La cargaison

Le chargement, très divers par ses origines (plomb d’Espagne, klinés de Délos, etc.) avait une finalité commerciale. Le poids de la cargaison de marbre du navire a été estimé à 200 tonnes par Fernand Benoit (Merlin avait estimé ce poids à 300 ou 400 tonnes). La valeur du chargement est estimée à 857 000 sesterces au moins selon Filippo Coarelli.

La cargaison du navire comportait des marchandises récentes et des sculptures de marbre du siècle précédent (IIe s. av. J.-C.). Issus d’un pillage militaire ou de la vente, les oeuvres grecques se retrouvent disséminées à travers la Méditerranée. Elles viennent accroitre le butin lors du triomphe des généraux romains et ornementer les riches villas romaines à travers l’Empire Romain.

Le navire transportait de nombreuses colonnes de marbre monolithiques non cannelées (dont 70 sont exposées), des chapiteaux de marbre ioniques et doriques ornées de griffon (de type athénien), des bases de colonnes de type ionique attique et des éléments de corniche. Il contenait également de la céramique commune, de la céramique vernissée noire et une lampe à huile dont le type a été daté de la fin du IIe siècle av. J.-C. La cale contenait des objets de bronze (des trépieds et des braseros, 5 candélabres à fût cannelé, des miroirs à chaudron damasquinés, des appliques, et des lampadaires et lampes portatives, etc.) et des sculptures de marbre à usage décoratif datée du milieu du IIe siècle av. J.-C. au premier quart du Ier siècle av. J.-C. , ainsi que les vestiges d’au moins douze cratères.

Les archéologues ont retrouvé 6 éléments de 3 armes dont 2 catapultes et 1 arbalète destinés à une réutilisation de leur métal (aucune arme complète n’était présente à bord), 5 meules (dont 2 du type standardisé dit « moulin à levier d’Olynthe » et 3 de type moulin tournant et rotatif), de nombreux os d’animaux, des amphores d’origines diverses (punique, espagnole et de type Dressel), des tuiles, 4 monnaies de bronze, des lampes à huile de plusieurs modèles, 17 pièces de vaisselle d’apparat en bronze datées des années 90-60 av. J.-C., 12 lingots de plomb espagnols pesant 31 à 34 kilos chacun et portant une estampille en latin.

Les vestiges retrouvés dans la cale ont fait l’objet d’une remontée dès les premières fouilles et ont été envoyés au musée Alaoui (musée du Bardo à Tunis) où les œuvres sont publiées dans le Catalogue du musée édité par Ernest Leroux. Très peu d’objets sont exposés au musée de Mahdia : deux colonnes de marbre abîmées par leur séjour en mer, un cratère, ainsi que d’autres objets



Bibliographie :


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A. Merlin, Les recherches sous-marines de Mahdia (Tunisie) en 1910, in CRAI, vol. 54, n°6 , 1910
A. Merlin, Bronzes de Mahdia ayant décoré une trière athénienne, in CRAI, vol. 55, n°2 , 1911
A. Merlin, Nouvelles des fouilles de Mahdia (Tunisie), in CRAI, vol. 55, n°5 , 1911
A. Merlin, Nouvelles des fouilles sous-marines à Mahdia (Tunisie), in CRAI, vol. 57, n°4 , 1913
A. Merlin, L. Poinssot, Cratères et candélabres de marbre trouvés en mer près de Mahdia, éd. Vuibert, Paris , 1930
J.-Y. Cousteau, M. Ichac, Carnets de plongée , 1946
A. Poidebart, Explorations sous-marines à Carthage et à Mahdia avec l’aviso Élie-Monnier du Groupe de Recherche sous-marine (juin 1948), in CRAI, vol. 93, n°3 , 1948
A. Merlin, Les fouilles sous-marines de Mahdia, in La Revue maritime, mai, Paris , 1949
Ph. Tailliez, La galère de Mahedia , in La Revue maritime, mai, Paris , 1949
W. Fuchs, Der Schiffsfund von Mahdia, éd. Ernst Wasmuth Verlag, Tübingen , 1963
M.-C. Aiello, A. Hammami, Le trésor de Mahdia. 2000 ans sous la mer, 13 Production, Marseille , 1994
G. Hellenkemper Salies, H.-H. von Prittwitz, G. Bauchen et G. Bauchen, Der antike Schiffsfund von Mahdia, éd. Rheinland Verlag, Cologne , 1994
F. Baratte, La trouvaille de Mahdia et la circulation des œuvres d’art en Méditerranée , in Carthage, l’histoire, sa trace et son écho, éd. Alif, Tunis , 1995
U. Baumer, M. Bound, F. Chelbi, D. Grosser, O. Höckmann, J. Koller, Neue Forschungen zum antiken Schiffsfund von Mahdia (Tunesien), in Antike Welt, vol. 23 , 1995
K. Siering, M. Brasse, Pêcheurs de trésors, Spiegel TV Media, Hambourg , 2009
 
 
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