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Graffito byzantin de Corinthe
réf. : fr.1775.2018 | 4 décembre 2018 | par Francis Leveque
graffiti | Ve - VIe siècle ap. J.-C.
Corinthe, Péloponnèse ( Grèce )

Le graffito semble avoir été réalisé dans un contexte religieux lorsque la boutique a été transformée en lieu de culte chrétien. Il présente un navire qui représente la transition entre ceux de la fin de l’empire romain où la voile carrée domine et ceux des nefs méditerranéennes à deux (ou trois) voiles latines, à une époque où le corpus documentaire est bien pauvre.

 

Ce graffito de grande taille a été mis au jour par l’American School of Classical Studies d’Athènes lors des fouilles pratiquées à Corinthe. Il est gravé peu profondément (« au point qu’il ne devient visible qu’après un arrosage abondant de la dalle », L. Basch) dans une dalle de marbre bleuâtre qui devait servir de pavement. Le relevé de 1957 comporte plusieurs erreurs qu’a corrigées L. Basch en 1991 en utilisant un calque.

La dalle se trouvait dans une des 15 « boutiques du nord-ouest » de la colonnade nord-ouest de l’agora de Corinthe. Plus précisément « près du centre des boutiques », c’est à dire sans doute dans la boutique centrale, qui est la seule encore intacte et qui était la plus vaste.

L. Basch date le grafitto de Ve-VIe siècle ap. J.-C. par exclusion des autres périodes.
En effet, la typologie du bateau (telle que décrite ci-dessous), la présence de détails techniques (telles que la poulie) et les choix de représentation graphique (ex. le calcet proche de celui des Kellia) permettent d’exclure une datation haute : grecque ou romaine. De plus, entre l’invasion slave de 587 et le retour de la domination byzantine en 802, l’activité économique de la ville fut celle d’une ville quasiment abandonnée ; ce n’est pas à cette période qu’un navire d’un si gros tonnage a pu fréquenter son port et impressionner un habitant au point de lui donner l’envie de cette gravure.
Par la suite la typologie des navires méditerranéens a totalement changé, notamment avec l’usage de la voile latine, et la boutique a été incluse dans un ensemble de type palatial où elle fut probablement transformée en chapelle.
L. Basch suggère qu’entre 395 (date de l’incendie de la ville par Alaric) et 587 (l’invasion slave), et puisque la ville n’a cessé d’être notamment par une communauté chrétienne, la boutique a peut-être été dès lors transformée en lieu de culte. Un graffito aussi ostentatoire dans une église à cette époque aurait alors du sens car ce thèmes fut un symbole chrétien très fréquemment employé.

Dimensions :
- longueur : 80 cm
- hauteur : 80cm

Le graffito présente un navire qui représente la transition entre ceux de la fin de l’empire romain où la voile carrée domine et ceux des nefs méditerranéennes à deux (ou trois) voiles latines.

La coque

La rotondité de la coque est évidemment exagérée. Elle se compose de 3 traits convexes. Celui du centre appartient à la quille. Il remonte jusqu’au sommet de l’étrave à droite et de l’étambot à gauche. La base du mat, au centre du bateau, est posée sur cette ligne, comme il devait l’être sur la quille. L. Basch interprète les 2 autres traits comme la représentation des plat-bords bâbord et tribord.
L’étrave est curieusement réalisée : le trait inférieur de la coque se termine à droite de manière si abrupte qu’on ne comprend pas l’organisation de cet espace. Mais l’étambot est plus clair : les 3 lignes de la coque s’y rejoignent, et elles s’accompagnent d’un trait horizontal qui semble le support d’un aileron triangulaire. Ce type d’aileron est une nouveauté dont l’utilité est mal comprise.

Les ponts et superstructures

Dans le creux des traits de la coque le premier trait horizontal semble représenter un pont. A la proue comme à la poupe un autre trait horizontal est sans doute le témoin d’un gaillard avant et arrière. Les deux épais jambages verticaux de part et d’autre du mat sont, pour L. Basch, les supports d’une structure centrale élevée composée de 2 autres traits horizontaux. L. Basch les interprète comme le plancher et le sommet du pavois de cette structure, peut-être le fameux xyloplastron (littéralement : « le château de bois ») dont parlent les textes. Peu nous importe que cette structure soit ou non à mi-hauteur du mat réellement malgré les efforts de Dolley.

Le gréement

Le navire comporte un mat central et un mâtereau incliné à l’avant. Le mat est pourvu d’une longue vergue abaissée tandis que le mâtereau en est dépourvu. Mais ils sont tous les deux surmontés d’un calcet très particulier et identique ressemblant à un bonnet phrygien. Ils sont fixés dans le mat par un tenon. Deux cercles superposés représentent les réas (poulies à gorge) dont le point central détermine l’axe de rotation. Deux ou trois drisses traversent le calcet au sommet du mat. Pour L. Basch les calcets sont composés de 2 réas pour les 2 drisses. Juste au dessus de la moitié gauche de la vergue le dessin est très usé mais li laisse apparaître une poulie en lien avec les drisses.

Le beaupré ne dispose pas d’une vergue. pour L. Basch, il n’a pu porter qu’une voile carrée.

Au sommet des 2 mats flotte un triangle très allongé, divisé par une ligne médiane. Il s’agit de deux oriflammes qui montrent ici que les vents sont contraires.

Peut-être le beaupré est-il doté d’une plate-forme à rambarde représentée ici comme un carré avec barreaux intérieurs.

Quelles voiles portait ce bateau ? Comme les 2 calcets sont identiques au sommet des deux mats, L. Basch imagine qu’ils ont permis de faire passer les mêmes cordages pour les mêmes gréement et voile : une voile carrée. L’étais bien tendu vers l’avant renforçait son appréciation.

Cependant l’analyse du gréement par J. Whitewright (2009), en comparaison du gréement des navires de Corinthe, de Kellia et de Kelenderis, apporte un autre éclairage. En effet J. Whitewright estime que ce navire dispose des mêmes éléments de gréement : un système de drisses multiples allant du calcet au sommet du mat, à un grand bloc de taquets à l’arrière du navire ; une tête de mât en forme de crochet, de bonnet phrygien ou de crosse facilitant le passage des drisses vers la vergue ; une longue vergue qui a à peu près la même longueur (ou un peu plus longue) que le navire lui-même ; et la présence de supports verticaux et de cordes autour de la base du mât. Il en conclue donc que ce navire devait aussi être doté d’une voile latine.

J. Whitwright goes even further : since the front mast has the same equipment as the central mast, as noted by L. Basch, this may represent a foremast, in which case the Corinth vessel represents the earliest currently-identified example of a two-masted lateen/settee-rigged ship in the Mediterranean.

J. Whitwright va même plus loin : puisque le mat de l’avant dispose du même équipement que le mat central, comme l’avait noté L. Basch, celui-ci peut représenter un mat de misaine, auquel cas le navire de Corinthe représenterait le plus ancien exemple actuellement identifié d’un navire à deux mâts équipés de voile latine en Méditerranée.

 
        

Bibliographie :

  • R.H. Dolley, The warships of the later roman Empire, in Journal Roman Studies, vol. 38 , 1948, p.31
  • R.L. Scranton, Mediaeval architecture in the central area of Corinth , vol. XVI, American School of Classical Studies at Athens, Princeton , 1957, 147 p., 36 p. de pl.
  • L. Basch, Un navire marchand byzantin à Corinthe, in Neptunia, vol. 181 , 1991, p. 14-21
  • J. Whitewright, The Mediterranean Lateen Sail in Late Antiquity, in The International Journal of Nautical Archaeology, vol. 38,1 , 2009, p. 97–104
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